Construction / Destruction du récif :

un équilibre instable

 

Le récif n’est pas une masse figée, mais un ensemble en perpétuel équilibre entre construction-consolidation et destruction-érosion.

 

1- La Bioconstruction : la construction par le vivant

Le dépôt de calcaire par les polypes est le principal facteur de construction du récif, mais les algues calcaires peuvent aussi contribuer de façon significative. Les espaces subsistant entre les colonies coralliennes sont comblés par les restes calcaires d’autres organismes (échinodermes, mollusques, algues, vers, etc) et des sédiments, mais l’ensemble ne devient solide et cohérent qu’après la cimentation par les algues rouges (et autres organismes ?)

 

2- La Biodestruction ou Bioérosion : un phénomène de destruction naturelle par le vivant

La bioérosion signifie la destruction (érosion) par les organismes vivants (Bio). Les forces qui agissent en sens contraire sont d’origine biologique et physique. Le substrat calcaire est attaqué en permanence par de nombreux organismes foreurs (éponges, vers, mollusques, algues) et brouteurs (oursins, poissons). Les houles et les cyclones mettent en œuvre des pressions énormes, qui provoquent également des dégâts occasionnels mais parfois considérables, sur les formes les moins résistantes de coraux durs et sur l’ensemble de l’écosystème récifal.

 

Voici, en quelques mots, les premières étapes de dégradation dès qu'un corail meurt :

1* Lorsqu'un corail meurt, il prend l'aspect d'un squelette d'un blanc vif, reflet de la pureté du calcaire le constituant. Très rapidement (moins d'un jour après la mort), des microalgues filamenteuses d'un beau vert clair (en général des cyanobactéries) colonisent abondament ce substrat vierge, jusqu'à le recouvrir totalement. Ce sont des organismes dits épilithes (c'est-à-dire qui vivent sur le substrat rocheux, en l'occurance le squelette corallien).

Corail de Feu Millepora sp. vivant

île de La Réunion - année 2001

Corail de Feu Millepora sp. mort (à droite) et début de recouvrement algal (à gauche)

île de La Réunion - année 2001

2* Simultanément, d'autres espèces de microalgues vont s'installer sur la surface du corail mort, puis vont commencer à forer le squelette par des phénomènes chimiques de dissolution, jusqu'à former de denses réseaux de galeries. D'un diamètre compris environ entre 1 et 10 µm de diamètre (celui-ci variant suivant l'espèce perforante), l'ensemble de ces galeries fragilera de plus en plus toute la structure du squelette. Il s'agit de cyanobactéries cette fois-ci endolithes (vivant dans la roche).

Photo générale au M.E.B. des microperforations algales en surface
Photo au M.E.B. des galeries dans le squelette après inclusion dans la résine
Photo agrandie au M.E.B. des microperforations algales en surface

3* Ensuite, très friands d'algues, les animaux brouteurs (oursins et poisson-perroquets en général) vont s'empresser de dévorer peu à peu ce nouveau feutrage algal, tout en croquant une partie de la matrice calcaire (ces organismes n'étant pas vraiment délicats lorsqu'ils mangent), rendue encore plus friable par les déjà très nombreuses microperforations algales.

Oursin Echinometra mathaei
Poisson-perroquet Scarus Ghobban

4* Enfin, peu à peu, le squelette corallien se dégrade et fond comme une véritable sucette... Ainsi, en mesurant le volume du corail à sa mort puis après un temps d'exposition à ces processus de bioérosion (temps à déterminer selon le type de recherches souhaitées), il est alors facile de calculer le volume et donc la masse de calcaire érodé par m² et par an. Ce calcaire est soit remis en suspension sous sa forme dissoute dans l'eau environnante (il devient alors immédiatement réassimilable par les coraux vivants pour construire à leur tour leur squelette), soit sous forme de grosses particules, elles-même ensuite à l'origine de la formation et de l'engraissement des belles plages de sable blanc, typiques et tant appréciées des littoraux tropicaux.

C'est en fait un processus assez complexe de dégradation qui peut favoriser la croissance des coraux encore vivants. La bioérosion participe donc à la bioaccrétion corallienne.

 

3- La bioérosion : un phénomène qui varie avec les explosions de populations

Les récifs donnent l’image d’un univers stable et ordonné. En réalité, la notion d’équilibre n’y est pas toujours facile à définir, et les récifs connaissent des phénomènes de grande ampleur qui sont encore très mal compris.

 

1- Explosions d’Acanthaster sp. dans le Pacifique :

Acanthaster planci est une grosse (jusqu’à 60 cm de diamètre) étoile de mer couverte d’épines, qui se nourrit des coraux vivants en dévaginant son estomac, et produit des millions d’œufs à partir de l’âge de 2 ans. A partir d’une densité normale très faible (2-3 ind/km²), la population peut exploser (jusqu’à 14 000 ind/km², des centaines de milliers d’individus) jusqu’à recouvrir et mettre à nu des portions entières de récif. Nombreuses invasions depuis la fin des années 50, mais aucune mention crédible avant ; invasions toujours proches des centres d’activité humaine. Les théories sur leur déclenchement reposent en général sur le relâchement de la pression de prédation sur Acanthaster (exploitation abusive du triton géant, coquillage prédateur de l’étoile). Rupture d’un équilibre à long terme, car au long de leur histoire géologique, les récifs n’auraient pas résisté à une répétition régulière de telles invasions.

Acanthaster planci en cours de nutrition de corail vivant en Australie 

 

2- Mortalité en masse de Diadema sp. dans les Caraïbes :

Diadema antilarum est un oursin noir aux très longues épines, qui habite les différents biotopes récifaux dans les Caraïbes. Du fait de ses habitudes alimentaires de brouteur (algues, parfois coraux), il exerce un contrôle étroit sur les communautés récifales et joue un rôle majeur de bioérosion. En 1983, un agent pathogène a provoqué une mortalité de masse qui s’est répandue de façon foudroyante dans toute la région caraïbe, réduisant pratiquement à zéro les populations de Diadema. Les conséquences ont affecté divers composantes de l’écosystème : le peuplement algal a augmenté en biomasse et changé en composition, les prédateurs « spécialisés » (balistes et autres poissons) ont dû s’adapter à d’autres proies, les herbivores concurrents (chirurgiens, perroquets) ont augmenté.

Un retour à la situation antérieure ne paraît pas probable dans l’immédiat, d’autant plus que d’autres épisodes de mortalité ont eu lieu depuis.

 Oursin Diadema setosum (une espèce similaire) à l'île de La Réunion