Les Récifs

 

Au sens large du terme, un récif est un relief cohérent et à surface irrégulière, voire déchiquetée, qui parvient jusqu’au niveau de la mer. Habituellement, la majeure partie du récif est submergée et, seuls, les sommets dépassent, de peu, le niveau de l’eau calme, ce qui les rend dangereux pour la navigation. Le terme de récif s’emploie rarement pour désigner des écueils formés de roches du substrat et on le limite généralement à des constructions récentes, telles que les grès de plage ou les constructions biologiques comme celles des hermelles (dans la baie du Mont-Saint-Michel, par exemple). Mais l’usage de loin le plus fréquent du terme concerne les constructions coralliennes, et plus spécialement celles des mers chaudes, les seules d’ailleurs qui puissent émerger. C’est à ces seuls récifs coralliens que sera consacrée la suite de cet article.

 

Les récifs coralliens sont des constructions biologiques, formées principalement de squelettes calcaires sécrétés par des organismes coloniaux parmi lesquels dominent les coraux. Ils sont caractéristiques des mers chaudes et propres. L’originalité de certaines de leurs formes, les atolls, et du milieu qu’elles constituent, la complexité de leur évolution géomorphologique et biogéographique, l’intérêt économique de leurs formes fossiles font que leur étude a été l’objet, depuis longtemps déjà, de l’attention de chercheurs éminents qui ont pu expliquer les mécanismes de leur formation.

 

1) Nature et disposition des récifs

Les coraux sont l’élément majeur de communautés dans lesquelles sont enchevêtrés des madréporaires (dont les polypiers constituent l’armature du récif), des algues calcaires, des alcyonaires, des polychètes et des bryozoaires, et où circulent des mollusques, des crustacés, des échinodermes (étoiles de mer, oursins) et des poissons brouteurs. Si le squelette du récif est d’origine animale, la majeure partie de la matière vivante est végétale (peut-être les trois quarts) et l’ensemble est étroitement imbriqué, ce qui assure sa cohésion.

Les coraux « hermatypiques », responsables de la construction des récifs, sont des animaux qui ne prospèrent que dans des eaux chaudes (plus de 18°C), à faible amplitude thermique saisonnière (pas plus de 3°C), comportant peu ou pas du tout de matières minérales en suspension et suffisamment agitées pour que le renouvellement des aliments et de l’oxygène soit assuré. Ne vivant qu’en symbiose avec des algues unicellulaires photophiles (zooxanthelles), les coraux exigent en outre un éclairement suffisant, ce qui interdit leur développement en eau profonde (ce sont des espèces très différentes qui peuplent les fonds rocheux de certains précontinents tempérés, entre 50 et 300 m de profondeur).

La vitesse de croissance des récifs est très variable selon l’exposition et les conditions climatiques ; mais elle est de l’ordre de grandeur du centimètre par an. Des vitesses de croissance suffisantes pour compenser l’action des prédateurs ne sont atteintes que là où la température des eaux dépasse 23°C, ce qui explique que des récifs coralliens de belle taille ne se rencontrent (sauf dans le cas d’un courant chaud, comme aux Bermudes) qu’entre 300 de latitude Nord et 280 de latitude Sud. Les courants froids, notamment ceux des façades occidentales des continents, réduisent sensiblement les possibilités de développement des récifs coralliens.

 

a- Disposition zonée d’un ensemble récifal

Développé à partir d’un substrat situé à faible profondeur, l’ensemble récifal croît vers le haut jusqu’au voisinage immédiat du niveau de la mer, qu’il dépasse parfois. Ce niveau étant atteint, il ne peut plus se développer que latéralement, sauf s’il est soumis à une érosion qui abaisse son sommet. Toutes les parties du récif ne sont plus soumises aux mêmes conditions de milieu : les unes sont encore battues par les houles, d’autres ne sont baignées que par une eau calme plus ou moins surchauffée, d’autres encore cessent de recevoir des apports suffisants d’eau et dépérissent. Il en résulte une diversification et, par rapport à la face la plus battue, une zonation qui, dans les récifs les plus complets, comporte les éléments suivants : un front, un platier, une dépression d'arrière récif.

(Photo de la zonation d'un récif)

 

Le front

Lorsque le récif corallien est construit en eau profonde, l’escarpement qui le limite vers le large est formé à la base de ses propres débris, blocs de corail mort détachés du récif et éboulés sur le versant ; celui-ci a une pente de l’ordre de 450. Les blocs du sommet de l’éboulis se trouvent dans la zone éclairée et portent des organismes vivants qui les cimentent et les réincorporent à l’ensemble cohérent. Divers genres de coraux, puis d’algues, s’étagent en fonction de l’éclairement et de l’agitation de l’eau. Le sommet de l’escarpement, qui est le point le plus battu du récif, porte une crête algale, à lithothamniées parmi lesquelles domine le genre Porolithon . Cette crête, qui peut dépasser nettement le niveau de l’eau calme lorsqu’elle est battue par des houles longues et que les algues sont régulièrement aspergées ou submergées par les vagues, enferme un « platier récifal », situé en contrebas, sur lequel l’eau du large pénètre à chaque déferlement. L’évacuation de cette eau se fait généralement par des brèches dans la crête bordière, profondes rainures le long desquelles la violence du courant interdit la prolifération des organismes vivants. Entre ces sillons, les algues prolifèrent et forment des éperons qui culminent parfois vers un mètre au-dessus du niveau de l’eau calme et, en se développant latéralement, parviennent quelquefois à se rejoindre par-dessus les sillons et à transformer ceux-ci en tunnels.

 

Le platier

Le platier récifal n’est qu’indirectement alimenté en eau, et celle-ci, qui n’est qu’épisodiquement agitée, s’échauffe sensiblement. Le platier peut avoir plusieurs centaines de mètres de large et son fond est irrégulier ; il abrite divers types de communautés, réparties selon la hauteur de l’eau et la distance à la crête (cette distance règle l’agitation et, dans une certaine mesure, la température de l’eau). Les algues calcaires se mêlent largement aux coraux dans la zone encore assez agitée, puis les coraux dominent, sous forme de touffes, édifices cylindriques dont la périphérie est seule vivante ; loin de la crête, l’eau chaude, calme et peu profonde, permet la vie d’alcyonaires qui forment des dalles au niveau des basses mers.

Lors des tempêtes, le platier récifal peut être balayé par les houles, qui brisent certaines constructions, les transportent et forment des accumulations, soit sur le platier lui-même, ainsi hérissé de levées détritiques, soit au-delà du platier, sous forme d’îles. L’érosion du platier, effectuée de la sorte périodiquement, permet la régénération de corail vivant en restituant une hauteur d’eau suffisante. Des proliférations anormales de prédateurs (des étoiles de mer par exemple) peuvent aussi abaisser sensiblement le niveau du récif.

Les îles formées, de façon discontinue, sous le vent du platier comportent des blocs de corail, mais surtout des sables coralliens (entièrement carbonatés) que le vent remanie en dunes pouvant atteindre quelques mètres au-dessus des plus hautes mers ; ces îles sont colonisées par la végétation, notamment par les cocotiers ; parfois, elles protègent des régions submersibles où ne s’accumulent que des matériaux fins et où s’installe la mangrove. Lorsque l’agitation de la mer provient toujours du même côté, les îles migrent progressivement, de plus en plus loin de la crête algale. Il arrive même qu’elles disparaissent complètement si leurs matériaux sont engloutis sur l’éboulis du revers.

 

La dépression d'arrière récif

La dépression d'arrière récif fait face à des eaux plus calmes, du côté sous le vent. Comme la migration des îles se fait à ses dépens, il est souvent étroit, avec un platier de largeur modeste, et parfois inexistant. Sur ce platier peu agité, les coraux dominent sur les algues et la crête algale est peu ou point développée, faute de houles assez fortes. L’éboulis qui fait suite comporte beaucoup plus de sable que le blocs, ce qui fait que sa pente est plus modérée.

 

b- Plans des récifs

La description précédente correspond à une plature corallienne simple, située dans une mer dans laquelle l’agitation provient toujours du même côté et installée sur un substrat peu profond de forme quelconque. Mais, en réalité, la plupart des constructions coralliennes sont beaucoup plus complexes, notamment parce que dans bien des cas leur substrat est composé de récifs morts dont le plan reflète déjà une très longue évolution. Les plans de récifs coralliens répondent donc aux types suivants : plature corallienne, récif frangeant, récif-barrière, atoll, faro.

 

Les platures coralliennes

Les platures coralliennes sont les sommets, plats, de bancs de coraux installés sur des hauts-fonds de largeur médiocre, généralement allongés perpendiculairement ou parallèlement aux houles dominantes. Les îles qui s’y maintiennent (difficilement, parce que leurs matériaux basculent souvent, et de façon définitive, sur l’éboulis du revers) sont très variables quant à leur plan ; ce sont des îles de sable, ou cayes , mal fixées par la végétation. L’élargissement progressif de telles platures se fait tant vers le front (par construction biologique) que vers le revers (par accumulation de débris).

 

Les récifs frangeants

Les récifs frangeants sont beaucoup plus stables, parce qu’ils s’adossent à des terres émergées, souvent volcaniques (mais parfois il s’agit de récifs anciens, soulevés tectoniquement). Ils ourlent le littoral des îles, mais de façon discontinue, parce qu’au droit des embouchures des fleuves il y a trop de matières en suspension pour que les coraux puissent vivre. Leur progression se fait vers le large, par migration de la crête algale vers les eaux les plus agitées. Les débris balayés sur le platier récifal lors des tempêtes s’accumulent le long du littoral, en plages de sable calcaire.

 

Les récifs-barrières

Les récifs-barrières ne sont pas adossés aux rivages des îles, mais disposés nettement en avant de ces rivages, à plusieurs kilomètres, parfois plusieurs dizaines de kilomètres. Leur disposition face au large est analogue à celle déjà décrite plus haut, mais leur revers domine, au lieu de la mer ouverte, un lagon qui occupe l’espace entre le récif et la terre ferme. Les eaux y sont calmes, chaudes, parfois un peu boueuses. Les éboulis du revers du récif-barrière tendent à combler progressivement le lagon, au colmatage duquel concourent déjà les sables d’origine corallienne, transportés par le vent et les courants, ainsi que les sables et boues détritiques terrigènes. Selon l’importance relative des deux apports, les coraux peuvent ou non se développer dans le lagon.

 

Les atolls

Les atolls sont des récifs de plan annulaire, qui entourent un lagon que n’occupe aucune île non corallienne (Photo d'un atoll). En l’absence de toute boue terrigène, le lagon est généralement occupé par de nombreux récifs internes, qui comportent peu d’algues calcaires parce que l’agitation est insuffisante pour elles. Ces récifs internes sont particulièrement bien développés dans la partie du lagon située sous le vent, parce que les vagues émues par le vent pendant la traversée du lagon y sont mieux développées et entretiennent une petite agitation de l’eau qui assure le renouvellement de la nourriture. Le fond du lagon est irrégulier, certaines parties pouvant être trop profondes pour que s’y construisent des édifices coralliens : la sédimentation est alors uniquement formée de débris sableux. Les récifs internes se dressent sur cette plaine sédimentaire irrégulière et parviennent jusqu’à la surface, où ils constituent des platures récifales analogues à celles de la mer ouverte, mais dépourvues de toute crête algale. Après une longue évolution, ces récifs internes peuvent à leur tour avoir des plans très complexes dus aux inégalités de renouvellement de l’eau.

Le chapelet d’îles qui couronne le platier récifal externe est généralement assez clairsemé pour qu’en beaucoup de points les plus fortes vagues de tempête puissent franchir toute la largeur du platier et faire pénétrer des eaux du large dans le lagon. De ce fait, le courant de sortie des eaux excédentaires entretient dans l’anneau récifal des brèches plus ou moins larges, des passes, généralement profondes.

Les îles sont inégalement réparties sur le platier : le plan des atolls est dicté par les conditions topographiques (présence de grands fonds océaniques à proximité, dans lesquels peuvent se perdre une grande partie des blocs ou autres débris), mais surtout par les conditions climatiques. Les îles migrent en effet épisodiquement sous l’influence des houles de tempête, et cette migration se fait soit toujours dans le même sens quand les vents sont constants (dans la zone des vents alizés par exemple), soit alternativement dans un sens et dans l’autre lorsque existent des alternances régulières de vents : en pays de mousson ou dans l’aire balayée par les déplacements saisonniers de la convergence intertropicale. C’est par l’intermédiaire des houles dominantes qu’ils soulèvent que les vents permanents ou saisonniers modèlent les atolls. Dans les zones de vents alizés, la croissance corallienne est beaucoup plus active du côté au vent, et c’est de ce côté seulement que se développent les îles, d’où la fréquence des plans d’atolls en fer à cheval. Lorsque deux vents de direction rigoureusement opposée alternent, comme en Asie des moussons, des atolls formés de deux fers à cheval opposés peuvent se constituer. Ces formes allongées sont assez fréquentes sur les plateaux continentaux, où les bancs qui ont servi du substrat étaient déjà façonnés par les courants et les houles selon des plans étirés. Les atolls du plein océan, construits au voisinage de profondeurs considérables, ont souvent des plans plus circulaires ; mais la répartition des îles y est aussi fonction des vents dominants.

 

Les faros

Les faros sont des récifs coralliens à deux fronts, qui sont battus alternativement par des houles énergiques. Ils peuvent être constitués soit par le développement de platures récifales isolées, progressant par construction sur leurs deux fronts à la fois, soit par l’élargissement de la couronne récifale d’un atoll, quand la largeur du lagon est si importante que des houles internes énergiques peuvent y naître. La progression des deux fronts, qui s’écartent ainsi progressivement l’un de l’autre, permet la constitution, dans la partie médiane, d’îles ou de lagons secondaires. Les faros apparaissent ainsi comme de petits atolls organisés en chapelets autour d’un vaste lagon commun : ils sont fréquents dans le nord des îles Maldives.

 

2) Formation des récifs coralliens

Les récifs coralliens exigent, pour se former, des conditions écologiques qui ont été indiquées précédemment, c’est-à-dire des eaux claires, chaudes et ensoleillées. Mais il leur faut aussi un substrat solide qui soit immédiatement couvert par de telles eaux. Aussi ne rencontre-t-on de récifs que dans certains milieux, où un tel substrat existe ou a existé à de faibles profondeurs.

 

Milieux de formation

Les récifs coralliens se rencontrent sur les plateaux continentaux, soit en bordure immédiate du littoral, soit sous forme de récifs-barrières, ou encore construits en pleine mer à la faveur d’une irrégularité du fond (banc de sable ou de galets, ou relief structural façonné dans les roches sous-jacentes). C’est le cas de la Grande Barrière australienne, des récifs qui entourent la presqu’île du Yucatán (les uns près de la côte, les autres à l’accore de l’escarpement continental), des platures récifales ou des atolls de l’Insulinde (qui n’existent que là où les courants empêchent tout dépôt de vase). Il en existe aussi sur les micro-continents, notamment dans l’océan Indien où de tels fragments de continent se trouvent en nombre : souvent presque entièrement submergés, les micro-continents culminent fréquemment assez près de la surface pour que sur chaque sommet se soit développée une formation récifale. Les archipels récifaux les plus caractéristiques de ce type sont ceux des Maldives et des Laquedives, au sud-ouest du Dekkan.

Les arcs insulaires, plus ou moins complexes, qui accidentent certaines régions de l’océan Indien ou du Pacifique sont également propices aux développement des récifs. Ces arcs, dus au soulèvement de la croûte au voisinage des fosses, portent celle-ci tantôt à l’émersion, et les îles ainsi formées sont alors entourées de récifs frangeants ou de récifs-barrières, tantôt à des profondeurs très faibles, sur lesquelles peuvent se développer des constructions isolées, platures coralliennes ou atolls.

Toutefois, les atolls les plus spectaculaires forment des archipels disposés en traînées au milieu des grandes profondeurs océaniques : les flancs des atolls, avec leurs pentes d’éboulement de l’ordre de 450, plongent alors jusqu’aux collines abyssales. En surface, tout est fait de corail, vivant ou mort, et on a l’impression d’un édifice entièrement corallien, haut de 4 000 ou 5 000 m, ce qui est évidemment contraire à ce que l’on sait de la croissance des coraux.

 

Mécanisme de mise en place des récifs coralliens pélagiques

Vers le milieu du XIXe siècle, Darwin proposa d’expliquer le développement des atolls pélagiques par le mécanisme de la subsidence de reliefs volcaniques et de la croissance corrélative des récifs périphériques. Selon cet auteur, lorsqu’un volcan surgit dans les profondeurs océaniques et que son sommet parvient à émerger, une phase d’érosion régularise d’abord sa pente et son contour, puis l’érosion se calme et les apports détritiques deviennent négligeables. Il se forme alors, si les conditions hydrologiques sont favorables, un récif frangeant adossé au relief volcanique. Si la position relative du niveau de la mer restait stable, le récif ne se développerait que par progression latérale, vers le large. Mais un tel relief postiche, surchargeant la croûte océanique, tend à s’enfoncer peu à peu (subsidence) et la couronne de corail vivant, grâce à l’élévation relative du niveau de la mer, peut se développer également vers le haut. L’ancienne plature de corail mort est au contraire submergée et donne naissance à un lagon qui entoure le relief volcanique initial ; c’est le stade du récif-barrière, nettement détaché de l’île centrale. La poursuite de cette subsidence entraîne une croissance continue du récif, dont les débris s’accumulent tant sur le front (éboulis) que sur le revers (sables coralliens), tandis que progressivement le relief volcanique disparaît sous le niveau de la mer ; il ne reste alors qu’un lagon sans île centrale : c’est le stade de l’atoll.

Tombée en discrédit au début du XXe siècle, la théorie de Darwin a été reprise en 1927 par W. M. Davis et confirmée depuis grâce à de nombreux forages profonds, qui ont permis de préciser la chronologie du processus pour un assez grand nombre d’atolls. Dans divers cas, le substrat volcanique ne culmine qu’à plus de 1 000 m de profondeur, et les coraux les plus anciens datent parfois du Crétacé. Parallèlement, les études géophysiques entreprises au voisinage ont confirmé la tendance à la subsidence des aires océaniques qui encadrent ces reliefs postiches porteurs d’atolls.

Les variations eustatiques du niveau de la mer, et notamment celles du Quaternaire, compliquent le problème : en effet, alors que les transgressions quaternaires ont pu accélérer le rythme de la montée relative du niveau de la mer le long des édifices subsidents jusqu’à exiger des coraux des vitesses de croissance insoutenables (du moins pour ceux qui vivent dans les régions écologiquement marginales), les régressions au contraire ont entraîné à maintes reprises l’émersion des récifs et le développement de récifs frangeants au flanc des anciens atolls largement émergés. Sur les plateaux continentaux ou les micro-continents, certains récifs émergés jusqu’à leur base moururent totalement. Parfois, ils n’ont pas été recolonisés par les coraux lors de la dernière transgression, de sorte qu’on ne les retrouve que comme formes submergées et inactives (tel le Grand Banc des Chagos, où un grand nombre de basses culminant toutes à 29 m de profondeur semblent représenter l’ancien récif aujourd’hui mort).

L’existence de récifs émergés, quelquefois portés à des altitudes élevées (jusque vers 1 000 m en Nouvelle-Guinée), a été jadis invoquée à l’encontre de la théorie de Darwin ; mais de tels récifs n’existent pas dans les archipels du plein océan, installés sur des reliefs postiches : on les rencontre seulement dans des zones tectoniquement actives, ceintures montagneuses ou arcs insulaires bordant des fosses océaniques, dans lesquelles les plissements actuels dénivellent les formes anciennes. L’archipel des Tukang Besi, au sud-est de Célèbes, est ainsi composé de quatre rangées d’îles, alternativement situées sur des anticlinaux (elles sont alors constituées de récifs soulevés jusqu’au-delà de 200 m d’altitude, avec des récifs frangeants étagés) et sur des synclinaux (ce sont alors des atolls).

 

3) Répartition et importance des récifs

Malgré les strictes limitations à leur développement qui sont imposées par leurs exigences écologiques, les récifs tiennent une place considérable dans les océans actuels. Ils en ont tenu une plus importante encore dans les océans du passé, mais risquent de perdre du terrain dans l’avenir si on ne les protège pas contre certaines menaces.

 

a- Répartition mondiale actuelle

Les conditions écologiques actuelles déterminent pour l’essentiel la répartition des récifs. Les températures de l’eau de surface, la répartition des eaux turbides apportées par les grands fleuves, l’existence à des profondeurs modestes de fonds durs pouvant servir de substrat expliquent l’inégale densité des constructions récifales dans le domaine tropical, leur principale aire de développement étant le monde indo-pacifique. Il subsiste pourtant quelques anomalies que seule l’histoire quaternaire semble susceptible d’expliquer.

 

Océan Pacifique

Dans l’océan Pacifique, les récifs abondent jusque vers 26 ou 27° de latitude, tant au Nord qu’au Sud, dans tout le centre et l’ouest de l’océan. Mais, à l’est, la présence d’eaux plus froides fait que les récifs ne se rencontrent que depuis le sud de la Basse-Californie jusqu’à l’équateur ; encore ne s’agit-il là que de formes mal développées, limitées aux régions (des promontoires le plus souvent) où ne se manifestent pas de remontées d’eaux profondes. Sur les côtes occidentales de l’océan, les récifs de la Grande Barrière australienne sont considérablement développés au nord de 25° Sud. Dans l’hémisphère Nord, les récifs sont rares en bordure du continent, mais abondants autour des îles, surtout celles qui sont baignées par des courants chauds : on trouve de beaux récifs dans les îles Ryukyu jusque vers 28° Nord, et des récifs « souffreteux » jusqu’au sud du Japon.

Au large, des archipels partiellement récifaux sont installés sur les rides volcaniques qui s’élèvent au milieu des aires océaniques suffisamment chaudes, avec une succession caractéristique de divers types d’îles : à l’extrémité nord-ouest de chaque archipel, des îles purement coralliennes, des atolls, puis des îles volcaniques très affaissées entourées de récifs-barrières ; on rencontre ensuite des îles volcaniques à reliefs frangeants, enfin des volcans, récemment éteints ou encore actifs, en proie à l’érosion et non bordés de récifs.

 

Océan Indien

Dans l’océan Indien, les plus beaux archipels récifaux sont installés sur les micro-continents (îles Laquedives, Maldives, Chagos), sur les arcs insulaires (îles Andaman et Nicobar) ou autour de volcans (archipel des Comores). Les plates-formes continentales de l’Insulinde ne comportent de récifs que dans les régions où la sédimentation boueuse est négligeable. Parmi les mers bordières, la mer Rouge est particulièrement riche en belles constructions récifales, alors que celles-ci sont moins bien développées dans le golfe Persique.

 

Océan Atlantique

Dans l’océan Atlantique, les récifs sont rares sur les côtes africaines, trop riches en sédiments détritiques, mais aussi trop affectées par les remontées d’eaux froides. Du côté américain, on en trouve en abondance dans la mer des Caraïbes et le golfe du Mexique (hormis de part et d’autre du delta du Mississippi, bien que, malgré la latitude, les conditions écologiques soient par ailleurs satisfaisantes). Les Antilles et les Bahamas comportent beaucoup de récifs, mais les côtes de Guyane et la région voisine des bouches de l’Amazone en sont dépourvues, les courants littoraux portant vers le nord les boues amazoniennes. Plus au sud, on en rencontre de part et d’autre du cap Saint-Roch, jusque vers 23° de latitude Sud. Au large, les Bermudes sont bordées de récifs malgré leur latitude élevée (32° Nord), grâce aux eaux chaudes du Gulf Stream, mais les îles de la dorsale sont à peu près dépourvues de coraux, ce qui tient peut-être à la destruction totale de ces organismes par les variations quaternaires de la température de l’eau, car il n’est pas certain que les conditions actuelles soient complètement hostiles aux constructions coralliennes.

 

b- Importance géologique

Il semble que des formations récifales aient existé au Précambrien, sous forme de stromatolites, précipitations concentriques analogues à celles qui se forment actuellement autour des algues bleues des îles Bahamas. Dès le début du Paléozoïque, des récifs zoogènes sont apparus dans les mers chaudes, lesquelles ont pu s’étendre jusqu’à des latitudes bien plus élevées qu’aujourd’hui. Ils ont constitué, à l’Ordovicien et surtout au Dévonien, des biotopes importants. Parmi les groupes auxquels appartenaient les organismes constructeurs de récifs, certains, comme les Bryozoaires (ou Polyzoaires), ont subsisté jusqu’à aujourd’hui, mais la plupart se sont éteints, tels les Archaeocyathes, les Tétracoralliaires (ou Rugueux), les Tabulés, les Stromatopores, tous paléozoïques ; ils ont été relayés, au Mésozoïque, par des groupes dont les uns sont parvenus jusqu’à nous (Hexacoralliaires, Dasycladacées, par exemple) et dont les autres ont disparu, à leur tour, plus ou moins rapidement (Bivalves récifaux du type « rudiste », entre autres).

On connaît surtout, dans les sédiments anciens aujourd’hui émergés, les récifs construits sur des plateaux continentaux ou dans des mers épicontinentales. Ils constituent des masses calcaires ou dolomitiques particulièrement résistantes, génératrices de reliefs dus à l’érosion différentielle. Les stratigraphes distinguent deux types de faciès construits : les biostromes, en bancs continus, lités suivant les lois de la stratification ; les biohermes, masses non stratifiées, faisant saillie dans les terrains encaissants et correspondants précisément aux récifs coralliens. Ceux-ci constituent des pièges stratigraphiques intéressants pour la recherche pétrolière, en raison de leur disposition générale en dômes ou en longues voussures.

La répartition mondiale des récifs fossiles est un élément important des reconstitutions paléogéographiques. Les coraux sont, en effet, d’excellents indicateurs des températures anciennes de l’eau de mer, et leur aire de répartition se situe, pour chaque époque géologique, de part et d’autre de l’équateur thermique.

 

c- Les récifs dans l’économie et l’environnement

Les parties émergées des récifs coralliens sont fréquemment couvertes de cocotiers et les atolls du Pacifique sont parmi les premiers producteurs de coprah. Ils servent aussi de bases à des pêcheries, jadis artisanales, aujourd’hui industrielles ; les usines de premier traitement des produits de la pêche opérée dans les eaux tropicales par les flottes armées par les grandes puissances sont souvent installés sur ces atolls. Mais c’est dans le domaine des communications que les récifs jouent actuellement le plus grand rôle : soit que des barrières coralliennes forment autour d’îles volcaniques de vastes rades (comme c’est aussi le cas de certains atolls à passes profondes), soit que des aérodromes d’escales y aient été installés. Ce rôle dans les communications explique l’intérêt stratégique des îles coralliennes, illustré notamment par la campagne du Pacifique, au cours de la Seconde Guerre mondiale.

Les récifs sont aujourd’hui menacés dans leur existence par des prédateurs traditionnels (étoiles de mer) que l’homme propage involontairement vers des récifs qui n’avaient jamais été contaminés, et surtout par la pollution croissante de l’eau de mer : pollution locale par les boues résultant de pratiques agricoles trop intensives, mais surtout pollution mondiale par le déversement dans la mer de produits toxiques qui affectent d’abord certains constituants de la faune et de la flore du récif et en modifient l’équilibre.